Tribunes / février 18, 2018

Agriculture : un nouveau modèle pour un nouveau leadership ?

La France est riche de ses terres agricoles et de ses agriculteurs. Tout d’abord parce que l’alimentation des Français est basée sur des milliers de spécificités. À chaque région ses produits, ses coutumes, son identité.

70% du territoire national est ainsi consacré à l’agriculture, avec deux-tiers de communes rurales, et 2 millions d’emplois directs.

Ensuite parce qu’il s’agit, encore en 2018, du 2ème poste d’exportation dans la balance commerciale nationale, et de la première filière économique française.

A l’heure où auto-entrepreneuriat et start-up connaissent un véritable essor, n’oublions pas ces entrepreneurs, ces chefs d’entreprise, qui avec courage et passion défient chaque jour le principe des 35 heures.

Pourtant, les agriculteurs sont excédés tant par l’image qui est donnée de leur profession, que les difficultés économiques qui les étouffent : division par deux des prix agricoles depuis 1970, des revenus insuffisants pour vivre décemment, une surtransposition des normes européennes par la France.

Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt : c’est une crise de modèle. Comment produire à moindre coût, tout en assurant des conditions de travail décentes, un meilleur respect de l’environnement (gestion de l’eau, des déchets, utilisation raisonnée des produits phytosanitaires), et une qualité de produit optimale ?

Cette équation difficile nécessite une réflexion profonde, que la France peut légitimement mener compte tenu de ses atouts naturels et ses savoir-faire, à condition de s’ouvrir à une logique de progrès, sans a-priori, sans dogme, et peut-être avec davantage de responsabilité que de précaution excessive. Pour cela, il nous faut briser les tabous : le temps de cette tribune, faisons confiance à nos agriculteurs, ainsi qu’à nos scientifiques et avançons.

Les agriculteurs ont toujours cherché à protéger leurs cultures. Ils disposent pour cela depuis plus de 50 ans, de produits synthétiques élaborés par l’industrie chimique, dont les effets sont fréquemment pointés du doigt et font la une des journaux.

Pourtant, nos agriculteurs procèdent-ils à un empoisonnement généralisé comme l’affirment certains journalistes, à l’image d’Isabelle Saporta dans son « Livre noir de l’agriculture » ? D’après l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments, seuls 3% d’un panel produits testés dépassent les seuils légaux de pesticides : plutôt que jeter toute l’agriculture conventionnelle avec l’eau du bassin, ne serait-il pas plus efficace de concentrer toute notre énergie et la Recherche française sur ces substances ?

Face au tableau sombre, les mêmes intervenants vantent les louanges du bio. L’agriculture biologique est-elle pour autant sans pesticide ? Nous savons par exemple que la bouillie bordelaise, pesticide dit naturel, possède une toxicité 187 fois supérieure à celle du Glyphosate. Quid de l’emballage de ce produit, de son transport, données qui n’apparaissent pas sur les produits que nous achetons ?

Un grand débat pourrait également être mené sur les biotechnologies, là où la France a laissé un total monopole aux Etats-Unis, avec les conséquences que nous connaissons : des graines stériles délivrées par Monsanto aux paysans les plus pauvres du monde. Si nous voulons résolument diminuer les taux de pesticides sans abandonner notre agriculture, cette question ne peut être ignorée.

Cette recherche d’un nouveau modèle exige bel et bien de poser sur la table tous les sujets. La fameuse « ferme laitière des mille vaches » dans la Somme est une de ces initiatives avortées dont les effets médiatiques démontrent notre paralysie face aux enjeux de l’agriculture de demain.

Ce projet, présenté comme une caricature totale du productivisme à l’américaine pourrait cependant susciter des analyses plus nuancées.

Conséquence de l’amélioration constante des conditions de vie, plus aucun habitant des pays développés ne s’engagera dans un travail exigeant une présence 24 heures sur 24, sans pause ni vacances. Si les techniques agricoles ont connu des progrès majeurs au bénéfice du quotidien des professionnels, on ne peut exiger qu’à l’heure du télétravail, des nouvelles technologies de l’information, une partie de la population continue d’exercer un métier aussi contraint, en lui imposant dans le même temps toujours plus de réglementations. Un tel modèle conduira inévitablement à un grave recul de l’agriculture française, faute de nouvelles vocations.

Oui, il faut que ces fermes démontrent une totale attention aux conditions de vie des bovins, au bilan carbone lié au transport de nourriture, et au respect de l’environnement du site. Mais, dans le même temps, maintenir et développer cette filière exige de produire du lait pour tous, tout le temps, et pour tous les portefeuilles, tout en motivant les jeunes à reprendre des fermes ou lancer de nouvelles exploitations.

L’innovation en France peut être un des leviers essentiels pour répondre à la triple exigence agricole : répondre aux attentes des consommateurs, améliorer les conditions de travail et de vie des agriculteurs, et retrouver une place de leader face à la concurrence internationale. Si nous avons encore cette ambition, alors ce grand débat initié à travers les Etats généraux de l’Alimentation, devra être impartial : laissant de côté les postures au profit de la science, et s’attachant tout autant à la qualité des produits qu’aux conditions de vie et de travail de chacun.

C’est ainsi qu’il semble impératif de bâtir, dans le même temps, un Plan national pour l’installation des jeunes agriculteurs : développer de nouveaux dispositifs d’accompagnement, faciliter l’accès au crédit et à l’information, à l’innovation, à la numérisation qui permet de réduire la fracture villes/campagnes, et tendre encore vers des technologies de pointe. Encourageons l’accès aux expérimentations, aux nouvelles pratiques qui préservent l’environnement, et défendent les agriculteurs contre les espèces invasives. Développons les circuits courts et les plateformes de distribution, qui peuvent alimenter l’ensemble des cantines scolaires françaises.

Ce n’est décidément pas en cherchant à restaurer un modèle passé que la France redeviendra leader dans ce domaine. Le leadership réside sans doute dans ce que nous sommes en mesure de construire pour demain, et notre capacité à exporter un nouveau modèle.