Tribunes / janvier 14, 2018

Intelligence artificielle en France : un enjeu pour l’avenir

En ce début de mois de Janvier comme c’est le cas tous les ans, le plus grand congrès mondial portant sur les nouvelles technologies a lieu à Las Vegas. Cette année, l’invitée vedette n’est pas pourtant pas physiquement visible : il s’agit de l’intelligence artificielle. Dans nos téléphones, nos voitures ou encore nos maisons, les intelligences artificielles sont de plus en plus présentes dans notre quotidien. Pour de nombreuses personnes, les intelligences artificielles sont des assistants omniscients et omniprésents, comme l’est Jarvis, assistant personnel de Tony Stark dans la série des films Iron Man. S’il y a quelques années, cela relevait plus du fantasme, c’est de plus en plus aujourd’hui une réalité. Mais cette omniprésence virtuelle n’est pas sans conséquences. Alors que le gouvernement a commandé un rapport au député Cédric Villani sur le sujet, la question mérite effectivement d’être traitée et des solutions d’être apportées.

Présentation de l’intelligence artificielle

Même s’il n’existe pas une définition stricte, nous pouvons toute fois dire que l’intelligence artificielle se définit comme étant un ensemble d’algorithmes conférant à une machine des capacités d’analyse et de décision lui permettant de s’adapter intelligemment aux situations en faisant des prédictions à partir de données déjà acquises.

L’intelligence artificielle est un domaine nouveau, même si de nombreuses initiatives ont été lancées il y’a quelques années au niveau mondial, tant dans les secteurs privées que publics.

Les États-Unis ont depuis longtemps compris les enjeux de l’intelligence artificielle à l’image des géants du numérique comme Google, Facebook, Amazon ou encore Tesla. Ces géants ont rapidement compris la capacité de ce domaine et ses opportunités et n’ont pas attendu pour investir massivement dans ce secteur d’activité. De nombreux pays ont suivi le mouvement, créant une véritable dynamique dans le secteur : Chine, Corée du Sud, Russie ou encore Arabie Saoudite.

Signe le plus mesurable de cette dynamique, la multiplication du nombre de startups du secteur à l’échelle mondiale et l’explosion des investissements. En 2016 c’est plus de 1600 startups spécialisées dans intelligence artificielle. Depuis 2012, les investissements dans les startups spécialisées en IA ne cessent de croître, passant en 5 ans de 415 millions de dollars à 5 milliards de dollars.

Le marché de l’intelligence artificielle pour les applications en entreprise est estimé à plus de 36 milliards de dollars d’ici à 2025 en IA contre 643 millions de dollars en 2016 (source : étude du cabinet d’analyse Tractica, 2017), soit une tendance d’augmentation de plus de 50 % par an.

Selon une étude récente, le cabinet PwC estime que le développement de l’intelligence artificielle va permettre de générer 15 700 milliards de dollars de gains économiques d’ici 2030. Les Etats-Unis et la Chine devraient se partager une grosse part du gâteau…

Quelle place pour la France ?

Mais alors, comment doit se positionner la France dans cette nouvelle dynamique ? En effet au regard du contexte, la société française doit se saisir des enjeux de l’intelligence artificielle. Le développement de l’intelligence artificielle doit s’accompagner d’une vaste réflexion collective pour qu’elle puisse réellement constituer un progrès pour tous.

En France, nous avons depuis quelques années saisi l’importance stratégique que représente ce secteur d’activité et quelques initiatives ont été lancées. Les gouvernements successifs ont en effet mis en place des comités de réflexions, censés faire un état de l’intelligence artificielle en France ainsi que de ses enjeux et limites. Plus récemment, le premier gouvernement Macron a aussi décidé de lancer une consultation publique portant sur l’intelligence artificielle, confiant la mission au député et titulaire de la médaille Fields Cedric Villani. L’objectif est qu’experts et citoyens français apportent leur contribution pour mettre la France au premier plan de la question de l’intelligence artificielle.

Ces initiatives ont permis de mettre en évidence l’excellence de la recherche française dans le domaine de l’IA et son potentiel de transfert pour des applications industrielles. Cependant, elles pointent aussi le risque pour la France de se faire distancer rapidement sur un terrain où la suprématie est assurée à l’heure actuelle par les grandes entreprises américaines et asiatiques.

C’est pour cela que la portée de ce travail ne doit pas se limiter à un niveau national, mais plutôt européen. À l’instar de ce qui a été fait avec Galileo, il faut impérativement que les forces des différents États membres de l’Union s’unissent pour développer une politique européenne en la matière et ainsi devenir un leader dans le domaine de l’intelligence artificielle. En se positionnant comme visionnaire et précurseur européen dans le domaine, la France pourrait se retrouver au premier plan de la création d’un géant dans ce domaine novateur, et ainsi pouvoir concurrencer les États-Unis ou encore la Chine. Ce serait aussi l’occasion pour la France de renforcer sa position de leadership au sein de l’Union européenne.

L’intelligence artificielle suscite aujourd’hui beaucoup d’espoir pour de nombreux Etats dans de nombreux secteurs d’activités. Mais elle suscite également beaucoup d’inquiétudes.

Enjeux

L’intelligence artificielle est une prouesse qui peut avoir des répercussions à de très nombreuses échelles et dans de très nombreux domaines.

> Les enjeux socio-économiques :

Dans le domaine médical, les recherches dans les apports que l’intelligence artificielle pourrait apporter au secteur se concentrent en grande partie sur la prévention. Les médecins espèrent en effet pouvoir s’appuyer sur ces algorithmes pour détecter plus efficacement les risques de maladies de leurs patients au regard de l’étude de leur dossier médical et de nombreuses variables.

Aussi, quel meilleur exemple pour parler des enjeux de l’intelligence artificielle que le domaine automobile. À une heure où de nombreuses propositions plus ou moins éclairées visent à réduire le nombre de morts sur les routes, on ne peut négliger les apports qu’elle peut apporter à la sécurité routière. Ce n’est pas de la fiction : des véhicules sont en effet d’ores et déjà capables de prévoir les accidents afin de protéger le conducteur. À New York, des capteurs disposés sur les routes et reliés à des ordinateurs permettent déjà de réguler la circulation. On peut imaginer des évolutions du dispositif permettant de prévenir les risques routiers et les bouchons. Aussi les voitures autonomes en test n’ont pas été impliquées dans des accidents où l’ordinateur était en faute.

Dans le domaine du travail, l’apparition des intelligences artificielles sera certainement la cause d’une mutation de son organisation. En effet, si on peut imaginer des ordinateurs guidés par une intelligence artificielle remplacés des hommes et des femmes dans leurs fonctions professionnelles, ces derniers pourraient être réaffectés à d’autres tâches, parfois moins pénibles. Cependant, ces développements posent question. La plupart des études montrent qu’une proportion significative des emplois actuels pourrait être automatisée à un degré plus ou moins important. Les conséquences sur l’emploi inquiètent; même si on peut supposer que des emplois seraient créés en lien direct avec le développement et l’existence de ces intelligences. Une question sociale se pose toutefois : le développement de ces technologies rendra sans doute leur emploi moins couteux que le cout d’un salarié. Dans l’hypothèse où les emplois créés s’avéraient être inférieurs aux emplois remplacés alors comment les États parviendraient-ils à corriger l’impact sur le chômage ? Voila la question sur laquelle les États devront se pencher.

Il faut aussi savoir quelle place pour ces algorithmes au quotidien. La question s’est posée pour le milieu bancaire avec des réflexions sur le fait de confier auxdits algorithmes le soin de choisir qui laisser emprunter. Toutefois, en retirant aux banquiers leur capacité d’appréciation, de nombreux professionnels du secteur bancaire redoutent une grave crise.

> Un enjeu politique et diplomatique :

Pour Vladimir Poutine, « maîtriser l’intelligence artificielle permet de dominer le monde ». Cette annonce démontre les enjeux diplomatiques et les conséquences géopolitiques de la course effrénée des États au développement des IA. Cette course aura surement un effet sur le paysage international, voire une redistribution des cartes sur l’équilibre des puissances, donc bouleverser la politique internationale.

Plusieurs gouvernements ont récemment porté le sujet de l’intelligence artificielle dans le débat public et lancé de grandes initiatives nationales. La Corée du Sud a ainsi annoncé un plan IA doté de 800 millions d’euros sur 5 ans dans le cadre duquel un centre de recherche national sera créé sous la forme d’un partenariat public-privé. La Chine a communiqué en Mai 2016, sur un programme de 3 ans comprenant la construction de plateformes pour l’innovation, l’engagement de projets majeurs dans différents secteurs (électroménager, automobile, robots), l’élaboration de politiques budgétaires de soutien et le développement de coopérations internationales. Dans le cadre de son plan Internet+. Aussi un fonds spécifique aux intelligences artificielles de 140M€ est mis à disposition de l’Académie des sciences chinoise. Les acteurs du privé tels que Baidu investissent dans des centres de Deep Learning l’équivalent de plusieurs milliards d’euros. Plus récemment, en octobre 2016, le gouvernement américain a rendu publics un rapport de diagnostic des avancées et des possibles applications de l’IA dans plusieurs domaines d’action, et un plan stratégique national de recherche et développement en IA. En décembre 2016, un troisième rapport est publié sur les conséquences économiques de l’IA et de l’automatisation. Au Japon, l’ouverture de deux nouveaux centres de recherche en IA fondamentale et appliquée en 2016, avec des investissements respectifs de 57M€ et 157M€, témoigne de l’intérêt prioritaire du gouvernement japonais. Le Canada a de son côté réussi à attirer l’attention par la qualité de son tissu et de ses recherches appliquées, avec la création du pôle NextIA autour de trois universités piliers et un financement dédié. En février 2016, le Parlement européen a adopté un rapport préconisant de créer au plus vite un cadre juridique européen pour les robots.

Ces chiffres démontrent que de nombreux pays du monde ont pris conscience des enjeux de l’intelligence artificielle. La France ne peut pas se permettre de manquer le coche dans ce domaine, d’autant qu’elle peut à force de persévérance être la figure de proue de l’Europe dans ce secteur.

> Les enjeux sécuritaires :

Sur la question sécuritaire, l’IA connait des débuts prometteurs, puisqu’elle peut permettre d’être plus réactif et performant dans la gestion sécuritaire des incidents.

Dans le cadre des attentats par exemple, l’IA pourrait très bien à terme permettre de détecter des phases de repérage des terroristes avant leur passage à l’acte. Ces données regroupées et croisées avec d’autres pourraient permettre de générer une alerte, conforter une analyse ou une autre information détenue par les services de renseignement compétents et ainsi permettre aux forces de l’ordre d’intervenir avant le moment fatidique.

Autre application de l’IA aux questions sécuritaires : la vidéosurveillance. En effet, appliquée aux systèmes de vidéosurveillance, la reconnaissance faciale permet d’aider les forces de police à identifier des criminels, vérifier des identités ou bien repérer des personnes fichés S.

Mais piloté par une IA, un tel système serait-il parfait ? Imaginons une ville où une intelligence artificielle est reliée à tous les systèmes électroniques qui y sont déployés, allant des caméras de surveillance aux téléphones et ordinateurs des citoyens en passant par leurs voitures par exemple. Cette intelligence artificielle aurait pour mission d’analyser  le comportement de chaque personne pour détecter tout comportement susceptible de devenir un acte de criminalité. Les forces de l’ordre présentes dans le secteur seraient alors immédiatement informées afin de se rendre sur place et neutraliser le ou les individus, le système permettant de les aider à le faire dans les plus brefs délais (modification de la circulation, …). Un tel système serait sur le papier idéal pour lutter efficacement contre la criminalité. Mais qu’adviendrait-il si un individu prenait le contrôle de ce système, si un bogue venait à en perturber le fonctionnement ou encore si les critères d’appréciation de l’intelligence artificielle aux commandes ne répondaient pas à ceux que nous avons nous.

La question n’est pas sans créer des remous. Cette omniprésence de l’intelligence artificielle génère en effet des inquiétudes tout à fait légitimes.

Ces inquiétudes existent depuis longtemps, et ont été retranscrites dans la culture populaire. Si le scénario ci-dessus ressemble trait pour trait à celui de la série de jeux vidéos Watch Dogs, on peut également évoquer des films comme Minority Report. Il ne s’agit là que de la concrétisation de ces inquiétudes, qui ne font que rendre plus facile à comprendre les dangers et les enjeux qu’il y a à travailler à empêcher ces dernier.

Les questions éthiques :

Face aux évolutions de cette technologie qui semble de plus en plus présente dans notre quotidien, les citoyens s’interrogent sur ces questions éthiques qui sont soulevées.

Face à ces défis, la Commission Nationale Informatique et Libertés a récemment présenté un rapport de synthèse portant sur les questions d’éthiques que soulève l’intelligence artificielle. Dans cette perspective, il est nécessaire de garantir que l’intelligence artificielle serve à l’homme en augmentant ses capacités et non à le suppléer. Ces outils doivent servir à l’Homme et non l’inverse.

La question est aussi juridique. En cas d’erreur, à qui imputer la responsabilité entre l’Homme et la machine ? Doit-on et peut-on considérer que l’Homme reste maître de la machine quand c’est cette dernière qui effectue tous les calculs et les actions ? Voici le type de dilemme qui pourrait se poser en laissant trop de place aux intelligences artificielles. Il ne faut pas non plus négliger la protection de la vie privée face à ces robots capables de tout voir, tout entendre, tout prévoir (ou presque) et d’envoyer les données ainsi récoltées sur les serveurs d’entreprises dont on ne sait pas toujours ce qu’elles en feront.

Les progrès rapides de l’IA et leurs applications possibles peuvent donc susciter des inquiétudes légitimes : risques de restriction des libertés individuelles, de génération de krachs boursiers, craintes pour l’emploi, manque de transparence, risque d’abus dans le marketing hyperciblé, question de la responsabilité en cas d’accident (voiture autonome), etc.

Pourtant, l’intelligence artificielle est aussi porteuse d’opportunités de progrès et d’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre : la recherche d’emploi intelligente, la médecine personnalisée, les prothèses intelligentes, les systèmes intelligents de gestion de l’énergie ou des transports, l’aide aux personnes handicapées ou aux victimes, constituent autant de perspectives d’avancées pour construire un avenir durable.

L’IA suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes sur les plans technique, économique et social. Elle met en exergue des questions lourdes auxquelles les réponses ne pourront être apportées que dans le cadre d’un débat de société éclairé.

Toutefois, la France ne doit pas se perdre comme c’est trop souvent le cas, dans le dédale règlementaire et législatif qui en plus d’entraver le développement de ces projets novateurs nous place ainsi trop souvent à la traine des questions d’innovation. Elle doit trouver l’équilibre entre encouragement de l’innovation et cadre permettant d’éviter les dérives.

Alors que l’intelligence artificielle et l’algorithmique sont aujourd’hui potentiellement présentes dans tous les domaines d’innovation, investir dans l’IA doit être une priorité pour la France et l’Europe. La stratégie France IA vise ainsi à tirer le meilleur parti de l’excellence de la recherche française dans le domaine, et de notre potentiel de transfert technologique.

Comme nous nous sommes efforcés de le démontrer tout au long de cette tribune, l’intelligence artificielle doit augmenter l’Homme et non pas le suppléer. C’est dans ce cadre que la question doit être traitée.