Tribunes / février 4, 2018

Les enjeux des relations diplomatiques avec la Turquie

Acteur majeur de la région, la Turquie tire parti de sa puissance retrouvée. Affaiblie par la chute de l’empire ottoman, sa lente reconstruction minée par des coups d’Etat successifs semble aujourd’hui la porter sur le premier plan de la scène internationale.

Recep Tayyip Erdogan incarne aujourd’hui le nouveau visage d’une Turquie impérialiste qui tente de retrouver la gloire ottomane d’antan. Concernant la question de l’adhésion à l’Union européenne, il se trouve confronté à certains obstacles qu’il ne peut franchir avec les armes. Mené également par une volonté féroce, Erdogan ne semble pas abandonner ses projets quant à la question Kurde.

L’Union européenne

« On ne peut pas en permanence implorer une entrée dans l’UE », a déclaré devant la presse Recep Tayyip Erdogan à l’issue de sa rencontre avec Emmanuel Macron. Ce dernier, fort d’un pragmatisme lui a proposé un partenariat à défaut d’une adhésion afin de garder la Turquie ancrée en Europe. Sage décision mais comment Erdogan recevra-t-il cette proposition ? Les négociations concernant l’adhésion, ouvert en 2005, tendent à trainer en longueur et ceci pour plusieurs raisons :

En 1920, Atatürk a engagé une réforme nommée le « kémalisme » afin de séculariser un nouveau régime républicain/nouvel appareil gouvernemental fortement imprégné d’une tradition ottomane. A l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, la réforme kémaliste a été grandement remise en cause. Les ambitions impérialistes et néo-ottomanes semblent justifier aux yeux du dirigeant turc des dérives totalitaires : emprisonnement politique, forte présence de l’armée turque dans l’appareil d’Etat, culte de la personnalité, mise au pas des médias, l’annexion d’une partie de la Chypre… Se pose ainsi la question de la compatibilité de ces agissements avec les valeurs de l’Union européenne.

Une autre incompatibilité semble se dessiner : la politique islamo-conservatrice d’Erdogan. Le président turc a conféré à la religion musulmane une forte emprise sur la société turque. La doctrine kémaliste a supprimé le califat, le pouvoir politico-religieux musulman, mais lors du coup d’état de 1980, la Turquie a vu un retour en force de l’héritage islamique ottoman et de l’exaltation nationale. Cet héritage partagé par les dignitaires turc, remet en cause la sécularisation durement acquise. Dès lors, la politique islamo-conservatrice et néo-ottomane menée par Erdogan pose une pléthore de question : Les valeurs prônées sont-elles compatibles avec celles de l’Europe ? L’identité nationale forte, permet-elle une intégration européenne ? Est-elle en opposition avec le projet européen ?

A toutes ces questions, aucune réponse satisfaisante ne peut être apportée étant donnée l’ambiguïté constamment entretenue par la Turquie : le maintien de sa volonté d’adhérer à l’Union en opposition a des actes contraires à l’esprit de cette même Union.

Cette opposition a des conséquences pratiques fondamentales. Pour rentrer dans l’Union européenne, tout État candidat doit répondre à une série de caractéristiques nommés les « critères de Copenhague ». Parmi ces critères, l’un d’eux prévoit que les institutions étatiques doivent être stables et garantir notamment l’état de droit, la démocratie ou encore les droits de l’Homme. Toutefois, la récente purge menée par le président Erdogan peut laisser perplexe quant au respect de ce critère fondamental à l’entrée dans l’Union. Et par dessus tout, quel accueil réserverait l’opinion publique au regard de ces évènements ?

Gardons à l’esprit que l’adhésion de la Turquie ne doit pas être occultée par ces contradictions évidentes. La Turquie est stratégiquement positionnée à cheval entre l’Asie et L’Europe. Sa position géographique lui permet de jouer un rôle central à plusieurs égards, le conflit syrien, la relation OTAN-Russie, le dossier des migrants qui, rappelons le, fait l’objet d’un accord migratoire conclu entre l’UE et la Turquie au terme duquel le gouvernement turc accueille les migrants contre une aide financière substantielle.

Concernant le conflit syrien, la Turquie a eu un rôle secondaire. Très rapidement, la Turquie s’est rangée aux côtés de la coalition internationale et a adapté sa diplomatie en conséquence. Il s’agit donc d’une alliance de circonstance. La Turquie est aussi membre de l’OTAN et constitue sa deuxième force la plus importante. Ayant le sentiment d’être mise à l’écart par les pays membres de l’organisation, elle s’est ainsi rapprochée de la Russie et reconsidère son appartenance à l’alliance. Cependant, la réalité est bien plus complexe que cela, l’OTAN lui est diplomatiquement trop utile et les membres de cette dernière ne comptent évidemment pas l’en évincer car un tel acte se traduirait par la fermeture de dizaines de bases militaires et la remise en cause de l’existence d’une telle organisation.

La Turquie peut donc être un allié de poids si celle-ci accepte de coopérer selon des termes équitables mais détient aussi un poids certain qu’elle envisage d’user sans modération.

Mais on ne peut pas parler de la Turquie ou encore de son lien avec l’Union européenne sans parler de la répression sanglante menée par le régime turc contre la population kurde, qui était pourtant en première ligne dans la lutte contre les djihadistes en Syrie.

Offensive contre les kurdes

La Turquie avance ses pions. A la mort de Daesh, le projet mûrement pensé est mis en œuvre : solutionner le problème Kurde.

Le YPG (Unité de protection du peuple) est considéré par la Turquie comme étant l’extension syrienne du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan), ce dernier étant qualifié de « groupe terroriste » par un nombre non négligeable de pays occidentaux. A raison car le PKK est groupe d’extrême gauche menant une guérilla contre le Goliath turc et ayant perpétré des attentats en Turquie dans les années 80 et 90. Cependant, l’origine de ce conflit remonte à la création de la Turquie moderne avec la venue du kémalisme qui refuse de reconnaitre l’identité voire l’usage de la langue kurde. Par ailleurs, les kurdes ont été victime de déportations et de répressions sanglantes organisées par le gouvernement et l’armée turque, ce qui les poussa à fuir et à se constituer en tant que diaspora.

Le YPG est un allié de taille face à la guerre menée contre l’Etat islamique. En effet, les milices kurdes ont été la pierre angulaire de la stratégie militaire employée : utiliser contre l’ennemi les milices et groupes locales en les soutenant matériellement et à l’aide de bombardement.

A présent, la « real politik » a triomphé. Une occasion s’est présentée et la Turquie l’a saisi, l’opération « Rameau d’olivier », symbole de paix, est lancée. Drôle de conception de la paix…

Les américains ont été prévenus par la Turquie avant l’offensive. Le retrait des leurs troupes s’en est suivi, laissant le champ libre aux forces turques. Mais quelles conséquences cela entraine-t-il ? Fraîchement évincé, les américains ne souhaitent visiblement ne pas s’impliquer dans ce qui serait un second Afghanistan, laissant ainsi la Syrie, soutenue par l’Iran, et la Russie toute l’amplitude dont ils nécessitent. Cependant, le retrait des américains n’est pas un « chèque en blanc ». Ces derniers souhaitent constituer une armée sous l’égide de la SDF (force armée syrienne) composée d’arabes et de Kurdes (YPG). Cette force armée serait stationnée dans le Nord-est de la Syrie, à la frontière turque et assurerait la sécurité des frontières respectives. A l’évidence, la perspective de la création de cette armée ne plait guère au président turc étant donné que ses intentions sont encore troubles : souhaite-il éradiquer le PKK ou projette-il d’envahir une partie de la Syrie ? Le 31 janvier, Macron a mis en garde Erdogan contre toute invasion de la Syrie. Au-delà de toute invasion, les relations turco-américaine vont se détériorer étant donné que le YPG est soutenu matériellement par les américains. A contrario, nous allons être témoin d’un véritable rapprochement entre la Turquie, la Russie et les différents acteurs de la région moyen orientale.

Ce rapprochement n’est pas sans raison économique, comme toujours. En 2014, la Russie et la Turquie ont officialisé le projet TurkStream, un projet de gazoduc allant de la Russie à la Turquie à travers la mer Noire. Il entre en concurrence avec le projet Nabucco, soutenu par l’UE, qui aurait pour conséquence de diversifier l’approvisionnement énergétique en Europe, véritable menace pour la Russie.

La Turquie, et à fortiori la Russie, tendent à renforcer leur emprise sur la région et leur implication dans les différents conflits s’y déroulant, une perspective peu souhaitable pour l’Union européenne.